CARLOS FREIRE:
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ALEP

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ADONIS

Texte: ADONIS Traduction: Renée Herhoze
Photographies: CARLOS FREIRE


Comment vas-tu donc affronter cette ville - Alep-, aux sept mille années de mémoire ?» m'ont demandé les pierres calcaires, blanches, jaunes ou noires, tandis que je les découvrais sous forme de façades, d'arcades ou de colonnes ou alors dispersées sur la surface de la terre, telles les lettres d'un alphabet antique. (...)

Et l'écriture m'a rappelé à l'ordre Tu ne pénètres les choses
Qu'à travers une plongée aux tréfonds de toi-même.»

Alep, cité millénaire, au confluent des cultures de l'Orient et de l'Occident, haut lieu de l'architecture militaire et sacrée, hantée depuis les temps légendaires d'Abraham, par la mémoire des souverains, Alexandre, Saladin, Josselin de Rohan et Renaud de Châtillon, Tamerlan ; des poètes et mystiques, Siméon le stylite, al-Mutanabbi, al-Suhrawardi ...

«Cette ville, scintillante comme une bague ornant la main du temps», ainsi que 1a célèbre Adonis, le poète des Villes; Alep, dominée par sa citadelle depuis les souverains Séleucides, chatoyante en ses mosquées, ses minarets, ses madrasas, de toute la palette de couleurs de sa fameuse pierre, c coeur réceptif à toutes les images » (Ibn Arabi) et déployant à l'infini les entrelacs architecturaux et décoratifs des muqarnas, aux motifs végétaux, géométriques, calligraphiques...

Ainsi, la Ville va s'incarner pour nous à travers le prisme poétique et personnel d'Adonis, s'élever, au fil d'un cheminement géographique, historique et intime, «de la gangue de la réalité à la pureté du symbole ». Alep et ses deux univers croisés : le monde oriental ancien, avec ses souks, ses caravansérails, ses églises, ses synagogues et ses mosquées, ses hammams ses madrasas; et le monde moderne, forgé progressivement par les échanges avec l'Occident en matière d'industrie, de commerce et d'agriculture, et par le dialogue foisonnant des langues et des styles ; Alep où se mélangent un nombre inouï de peuples, d'ethnies et de cultures, nourrissant indéfiniment l'imaginaire, les rêves et les souvenirs.

L'évocation historique, spirituelle, et intime du lieu, rythmée par la quête poétique, n'a donc rien d'un parcours touristique à l'exotisme superficiel. Pour le lecteur occidental c'est une invitation à s'ouvrir à l'étrangeté du lieu, aux résonances du temps.

Carlos Freire dont le regard latin saisit la vibration des pierres, des arbres, 1e mouvement d'une foule dans le souk, l'instantané d'un geste artisanal ou tel profil intemporel, comme sorti de la Bible, évoque, en contrepoint du poète, la beauté noble et vivante, lumineuse, de la ville. L'enchantement de l'image s'entrelace à celui du texte poétique et c'est une déclaration d'amour à la ville et à l'accueil si chaleureux de ses habitants qui est livrée au lecteur, l'invitant à faire siennes ces qualités d'écoute et de sensibilité à l'autre qui sont la marque de son talent.

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ADONIS

6 - LA CITADELLE
On y accède par un pont qui conduit devant son entrée principale. À droite
se trouve la porte des Serpents : sur son linteau sont représentés deux serpents enlacés, leurs deux corps enroulés, chacun se terminant par une tête de dragon ailé, l'une tournée vers le bas, l'autre vers le haut.

Ce corps duel, serpent et dragon entrelacés, est un élément figuratif
et symbolique dominant dans l'art décoratif des façades d'Alep au Moyen Àge, repris à Damas et en Anatolie. Dans la terminologie architecturale relative à l'arabesque, il prend le nom de noeud syrien. Dans le langage mythologique, il est une clef de lecture du zodiaque, il est un talisman devant 1e seuil de l'au-delà, et il est tout à la fois l'emblème de la victoire. Du point de vue artistique, on peut dire qu'il est vecteur d'unité entre les religions monothéistes, dont les divers lieux de culte se retrouvent dans le même temple de l'art.

Mais la question se pose : est-il un simple talisman qui empêche le mal de frapper aux portes des constructions dont il couronne les façades ? n'est-il qu'une figure totémique issue du chamanisme, de sa magie et de ses secrets ? est-il seulement un fil magique que nous escaladons pour accéder au firmament? ou bien un simple avertissement pour éloigner l'agresseur ou l'envahisseur ?

Qu'est au juste ce qui distingue le contexte de l'idolâtrie de celui de la foi en un dieu unique ?

Dans 1e vestibule, une fois franchie la porte des Serpents, l'on est accueilli par deux statues de lions se dressant l'un en face de l'autre et séparés - autrement dit réunis - par un palmier, qui sans doute symbolise la vie.

En se dirigeant vers l'esplanade, deux motifs en relief représentent chacun le tronc d'un lion, l'un semblant rire et l'autre pleurer. Composent-ils ensemble la représentation de la promesse et de la menace, du châtiment et de la récompense, de la vie et de la mort?

Par sa hauteur réduite qui la rapproche clé la ville, la citadelle rappelle l'acropole d'Athènes. Elle fut à l'origine un lieu de culte. Les archéologues y ont découvert un temple hittite, datant du ixc siècle avant J.-C., et deux temples romains transformés en églises sous Byzance, puis sous (Islam en mosquées. Comme si le point culminant d'un site rapprochait du Très-Haut.

Puis la citadelle a surtout joué son rôle de fortification pour la défense de la ville, une seule fois violée lorsque ses portes furent ouvertes à Hûlâgû après qu'il eut conclu un pacte avec la garnison s'engageant à l'épargner, mais qui une fois entré a trahi son serment, s'adonnant au massacre
et à la destruction.

Les inscriptions gravées dans la pierre ont une importance historique particulière ; les chroniqueurs en identifient 55 et les classent en deux catégories, 36 d'entre elles sont épigraphiques et relatent les épisodes traversés par la citadelle au cours (-le son histoire et les opérations
de fortification ou de restauration, les 19 autres étant plus diversifiées.

La plus ancienne de ces inscriptions remonte à 1076 (465 H : l'année 465 du calendrier de l'hégire) et porte le nom de Nûr al-Din Zengui, la plus récente date de 1873 (1290 H) et relate la restauration de la station d'Abraham, l'ami de Dieu; elles sont toutes ponctuées de nombreux versets coraniques.

J'ai visité la citadelle à deux reprises, la première fois cri compagnie du président du service des Antiquités de la ville d'Alep, Muhammad Qujja. C'était une visite de reconnaissance où nous nous sommes concentrés sur les traits les plus emblématiques du site.

La deuxième fois, j'étais seul pour pouvoir m'attarder, au gré de mon attirance, sur tel ou tel détail et en m'aidant des plans établis par l'architecte Abdallah Hajjâr (Les monuments anciens d'Alep, 1997).

C'est ainsi qu'après avoir admiré ses bastions et mâchicoulis, j'ai emprunté la grande rue intérieure qui traverse la citadelle du sud au nord. Sur le côté gauche, se succèdent des maisons, un hammam et un puits, puis un oratoire que l'on dit dédié à Abraham, édifié sur les ruines d'une église, laquelle fut elle-même construite sur les ruines d'un temple païen. On raconte que cet oratoire possédait un mihr âb en bois merveilleusement sculpté, qui a disparu en 1922, alors que la garde française était en charge de la défense de la citadelle. Dans la cour intérieure de l'oratoire, trois citernes voisinent avec deux pistachiers et deux oliviers.

Plus an nord, on aperçoit la grande mosquée avec son minaret ayyoubide de forme carrée, et qui compte de nombreuses salles le long de sa cour, toujours habitables.

A droite, un escalier mène à un carrefour où se trouvent un château d'eau nommé al-Sâtûra, une construction appelée le palais du Sultan et une vaste salle souterraine connue sous le nom de prison du Sang. Cette salle fut à l'origine constituée d'un ensemble de citernes édifiées, dit-on, à l'époque de Justinien, et l'on raconte qu'on y jetait les prisonniers jusqu'à ce que mort s'ensuive. Cette même salle a servi de prison à quelques princes francs, évoqués par A. Hajjâr, tels Joscelin comte de Roha qui y trouva la mort, ou Renaud de Châtillon qui devint le prince de Karak et que Saladin exécuta après l'avoir tenu prisonnier pendant seize ans.

On aperçoit aussi les ruines du temple hittite où l'on a découvert une tablette en basalte gravée de deux disques représentant le soleil et la lune, entourés de deux personnages ailés ressemblant à des anges.

Dans 1a direction du sud-est, s'élève la caserne construite par Ibrahim Pacha en 1834. Une partie de ses salles est transformée en musée où sont exposés des collections d'arcs et flèches et de vases en verre soufflé de différentes époques islamiques, une maquette de la citadelle, une baliste datant du Moyen Âge et plusieurs modèles de calligraphie arabe.

En contrebas de la caserne, se trouve un puits profond, accessible par un escalier en colimaçon qui compte 22S marches selon A. Hajjâr et que je n'ai pas emprunté. Au fonds du puits, trois issues mènent à l'extérieur de la citadelle, dont l'une vers 1a tour de défense située au nord des remparts. Au sud de la caserne, un escalier qui compte 70 marches conduit à une vaste salle divisée en trois nefs dont les voûtes reposent sur des piliers aux socles carrés. I1 semble que cette salle ait servi de citerne à eau à l'époque byzantine et de silo à grains à l'époque musulmane.

Au sud de l'amphithéâtre construit au cœur de la citadelle en 1980, se trouvent les vestiges du palais ayyoubide : un bassin octogone, un vaste iwan, ou salle voûtée ouverte en façade, un cours d'eau entouré de pièces d'habitation, un sarcophage byzantin orné d'une croix sur laquelle est gravée une inscription en grec disant qu'il fut offert par une soeur à son frère, un hammam relié au palais, au sol pavé de pierres noires et blanches.

La salle du trône se dresse au-dessus de l'entrée principale de la citadelle, précédée au nord par une cour barlongue pour la garde. Ses murs sont décorés de motifs géométriques, et sa porte d'entrée en pierres noires, jaunes et blanches est surmontée de nombreux mugarnas, ou stalactites, de toute beauté.

Cette salle est l`oeuvre du prince Jakam qui a également fait construire deux tours à l'extérieur de la citadelle qui portent son nom. Son plafond actuel est nue ouvre récente, il est orné de motifs en bois datant du XVIII siècle que l'on a prélevés, dit A. Hajjâr, dans la maison Al-`A'idi à Damas. La façade de la citadelle est elle-même décorée de motifs géométriques et d'écritures gravées; deux d'entre elles sont en calligraphie coufique et de forme carrée, l'une portant l'inscription « Il n'y a de dieu que Dieu et Muhammad est son prophète », l'autre déclinant quatre fois le nom de 'Ali. Un autre motif représente une étoile à six branches, encadrée de cette inscription : « Dis que chacun agit à son mode. »

L'on rapporte que la citadelle fut habitée depuis l'époque de Sayf al-Dawla al-Hamadâni et les historiens évoquent quelques-unes de ses principales résidences : Dar al-`Awamid (le palais des Colonnes), Dâr al-Zahab (le palais de l'Or), Dar al-Chukhûs (le palais des Personnages), Dâr al-`Iz
(le palais de la Gloire).

Si j'ai tenu à évoquer tous ces détails c'est pour souligner deux choses la première est que la citadelle était une ville en miniature au sein de la ville d'Alep, la deuxième est qu'elle représente le modèle de fortification le plus achevé de l'architecture arabo-musulmane.



7 - LA CITADELLE

Tu y pénètres comme dans une oeuvre d'art grandiose, une succession de temporalités dans le déroulement du temps, couches superposées de signes et d'indices.

Le présent y est foyer de l'histoire, et l'histoire y est une autre respiration dans le corps du présent.

Tu es saisi comme par une symphonie visuelle, et tes pas s'accordent aussitôt à ses rythmes. Tu éprouves tes déplacements, d'un vestige à l'autre, comme un cheminement à l'intérieur d'une oeuvre d'art et, comme l'œuvre d'art se renouvelle à mesure que tu la contemples, la citadelle se renouvelle à mesure que tu la parcours. Tu découvres, où que tu te diriges, des secrets jaillissant de l'épiderme du sol. Et tu acquiers la certitude que la citadelle enferme d'autres citadelles, faites de rêves, de déceptions et de victoires, et qu'elle dégage, par-delà prospérité et dévastation, une lumière plus puissante que les décombres, qui dissipe les ténèbres du temps.



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Remparts, caravansérails, mosquées, mausolées, madrasa, hammâm, galeries, coupoles, cours - composent tous ensemble un scintillant hymne de genèse, que j'aimerais nommer, pardon aux architectes, le chant de la pierre.

De 1a pierre d'Alep, dont la palette de couleurs est saisissante, comme
s'il s'agissait d'un être vivant. Ou d'un coeur « réceptif à toutes les images » au dire de notre plus grand cheikh, Ibn 'Arabi. Selon ses formes et ses couleurs elle se prête à toutes sortes de gravures et de décorations. C'est une pierre calcaire, à la fois ferme et tendre car celui qui la taille n'a pas besoin d'outils tranchants. Dure, résistante, compacte, elle se préserve par elle-même et s'inscrit dans une durée synonyme d'éternité.

Parfois noire, susceptible de tous types de décor, parfois vouée à devenir marbre, parfois jaune comme le wars, cette plante tinctoriale qui ondule comme un liquide doré.

Les ouvriers qui traitent la pierre donnent à leur métier le joli nom de « tailleurs de pierre », invoquant ainsi la bénédiction du créateur qui a sculpté la taille de l'homme.

Après la taille, l'on dessine les facettes, ce que les maitres de la profession appellent l'équarrissement : on trace les lignes droites, on ajuste les angles, et l'on élimine ce qui dépasse.
Ensuite, on sculpte la face extérieure, on la polit jusqu'à la rendre lisse. À moins qu'on la livre encore rugueuse afin qu'elle s'exprime selon son utilisation finale dans l'ornementation, la gravure ou les arcades. La pierre d'Alep, une fois taillée, se répartit en trois catégories la pierre brute, qui s'utilise sans équarrissement, la pierre aux bords carrés dont on a partiellement poli la lace,
et celle aux bords carrés bien calibrés dont on sculpte la face de manières diverses, huit variétés étant répertoriées.

Conclue si la pierre constituait une unité de couleur dans la forme architecturale de la construction.


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Les mugarnas sont des éléments architecturaux, structurels et décoratifs, qui pendent à une coupole ou un encorbellement. Ils sont apparus à Alep à 1a fin du II siècle après J.-C., d'où ils ont gagné Le Caire à l'époque ayyoubide. Ces éléments sont en forme de lignes, de carrés, de triangles, de rectangles, d'octogones, de cercles et de tout autre dessin géométrique et arabesque possible. Ils sont aussi en forme de rinceaux ou de feuilles d'acanthe.

Les motifs décoratifs peuvent être regroupés en cinq catégories

• Les motifs végétaux, qui reproduisent des feuilles, des branches, des fleurs ou des plantes. Ils firent leur apparition à la mosquée d'al-Agsa à Jérusalem, puis à la mosquée des Omeyyades à Damas. Ce sont ces motifs que les chercheurs occidentaux ont désignés du nom d'arabesques.

• Les motifs purement géométriques, composés d'entrelacs, qui forment des unités compactes, ou qui se répètent et se déclinent.

• Les motifs calligraphiques, dont la plupart illustrent des versets coraniques ou des noms propres et des dates importantes. La calligraphie la plus utilisée est l'écriture coufique car elle est la plus riche et la plus encline à la décoration, elle fut donc développée par les maîtres calligraphes qui l'ont progressivement enrichie et y ont introduit des variations, allongeant les hampes des lettres et les enchevêtrant.

• Les mosaïques, composées de pierres de différentes couleurs : blanches, jaunes, roses, noires et vertes, qui se sont multipliées et diversifiées et qu'on trouve surtout dans 1a décoration des entrées, des arcs et des fenêtres.

• Aux époques seldjoulcide, zengui et ayyoubide, qui se sont étalées sur une centaine d'années, sont apparus de nouveaux motifs qui ont enrichi et diversifié les formes plus anciennes, au rang desquels des motifs floraux aux terminaisons des lettres coufiques; l'utilisation de la calligraphie thuluth, dont la souplesse permet aux lettres de se prêter facilement à l'ajout de motifs végétaux, feuilles ou branches; les bandeaux de pierres multicolores : noires, blanches, roses et vertes, qui couronnent les mihrab, les vestibules et les salles de réception; et les cercles entrecroisés agrémentés de lignes, de carrés et de triangles, qui encadrent les linteaux des arcs au-dessus des ouvertures.

Le minaret de la Grande Mosquée est sans doute la réalisation la plus représentative de l'ornementation de cette époque. Ce minaret est entouré
de quatre bandeaux d'écriture qui le ceignent, chacun portant des inscriptions épigraphiques sur le constructeur du minaret, ainsi que des frises en pierre. Sur la façade ouest de la mosquée Chu`aybiyya, on trouve aussi une ornementation scripturaire et végétale où la calligraphie coufique a été utilisée selon un mode nouveau: rehaussée de motifs végétaux séparés du corps de la lettre, variant les formes des lettres et tressant leurs éléments.


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La citadelle a fait sa première apparition sous Séleucus Nicator, 312 ans avant J.-C. Avec l'arrivée de disciples du Christ, ont coexisté sous son drapeau : les adorateurs du ciel, juifs et chrétiens, les idolâtres de la pierre et les adorateurs du feu.

Elle a ensuite accueilli avec allégresse les chevaux d'Abu `Ubayda et ses sabres. Puis elle a commencé à rouler comme une balle qui saigne entre les mains de l'histoire tout au long des périodes omeyyade, abbasside, toulounide, hamdanidc, mirdasside, oukaylide, turkmène, zenguide, ayyoubide, mamelouk, tcherkesse, ottomane.

(Le sultan Salim a marché sur Alep, dont les habitants sont accourus l'accueillir. II est monté sur la citadelle et a aperçu or, argent et toutes choses qui Pont ébloui. - Qui sont ceux-là ?

- Ce sont les successeurs des cheikhs qui sont venus avec le sultan Guiri, ils sont en route vers leur pays.

Le sultan ordonna alors qu'on les lui amenât, et leur trancha la tête jusqu'au dernier.)


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Il m'a semblé voir le sang jaillir des entrailles de la citadelle et de ses extrémités et des peaux humaines erre arrachées, empaillées et crucifiées (vision autorisée par les faits de Phistoire). J'ai même cru me voir au milieu de ces groupes dont chaque individu attend qu'une baïonnette lui transperce la poitrine ou qu'un sabre tranche son cou et écartèle ses membres. Al-Mutanabbi, mon ami, pourquoi n'as-tu point osé poser cette question à Sayf al-Dawla : « Tu as offert à ton peuple la faculté de fabriquer des sabres et des lances, des poignards et des palais, et de jouir de la soie des femmes captives, pourquoi ne lui as-tu pas rendu possible la fabrication de la science,
de l'art et de la liberté?»

J'ai la conviction que si tu pouvais aujourd'hui accompagner Sayf al-Dawla à travers la ville qui l'a hissé au pouvoir et lui a livré ses clefs, et l'observer contemplant son existence répandue sur les trottoirs et que les passants côtoient dans la plus grande indifférence, ni te serais écrié «Ah! quel est ce mystère qui rend la vie de ces dirigeants si aride et si stérile!»

Et tu aurais répété par la voix de ceux qui sont venus après toi et ont admiré ton art suprême
«Combien vous êtes rusées, et combien résistantes, vous les toiles d'araignée.»


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Moi, je suis venu vers la citadelle de nulle part. Débarrassé de tout sauf de mon propre pouls. De nulle part, où s'inventent les armes qui ne vieillissent pas ni ne s'anéantissent, et où les plantes sont toujours en état de veille et la pierre insomniaque, je suis venu ayant arraché les serrures du labyrinthe et changé tous les codes.


31 - ARBRE

Une aiguille dans la main du vent qui raccommode l'ombre que défait la main du soleil.


32 - MUR

Accordez à l'écriture de s'enfuir loin des livres. Accordez-lui de pousser là où les histoires se mêlent aux algues et où la feuille morte est la jumelle de l'oreiller de l'aube.


33 - VENT

Un printemps advient dans un automne à venir.


34 - SOLEIL

Rien ne se répète que l'obscurité et la mort. La lumière, elle, est toujours commencement.


35 - ÉPICES

Les épices de la nourriture, les épices de la réclame et de la nouvelle. Joli chat perdu, dis quelque chose.
Le miaulement est une lanterne, le miaulement est une école. Dis quelque chose, joli chat.


36 - PAYSAGE

Voici une grappe de raisin, mais elle est en verre.
Voici le visage d'une bédouine, encadré par deux longues tresses. Voici des bijoux en forme de poupée dotée d'organes génitaux.
Et à côté, sur le mur, la photo d'un soldat, armé de pied en cap, prêt à se rendre au combat.


37 - DISCOURS

Il est descendu dans la tombe, mais il n'est pas mort.


38 - MINBAR

Il cueille les étoiles et les distribue à l'auditoire.


39 - INSTANTANÉ
Deux longues moustaches noires comme une ombrelle au-dessus du menton.


40 - CAFÉ

Le soleil s'est assis au-dessus de la table, sur la joue de l'horizon, sur la chaise et le verre d'eau,
sur le livre et le journal, sur la poussière et les cailloux, il s'est assis dans la tasse de café et sur ses bords, il s'est assis sur le seuil du café, dans la ruelle qui y conduit, et sur les sommets des minarets, le soleil s'est assis, il s'est assis.


41 - ORACLE

Ce taureau deviendra chaussure, dans un avenir proche.


42 - NATURE MORTE

Une poussière qui donne raison au vent, un vent qui donne raison à la poussière.

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